Le nouvel Exode

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On ne quitte jamais son pays de gaité de coeur.

Qu’on parte faire ses études, prendre le job de ses rêves ou rejoindre l’être aimé, cela ne change rien. Toutes les « bonnes » raisons de partir vous conduisent un jour ou l’autre à éprouver ce sentiment. Lequel ? Cet inconfort, ce noeud à l’estomac, ce goût d’ailleurs dans la bouche : le mal du pays.

Imaginez maintenant que vous n’avez pas choisi de partir. Que les circonstances vous y ont poussé. Des conditions étrangères à vos désirs, à votre personnalité.

Prenez cinq minutes. Pendant cinq minutes, imaginez-vous dans cette position. Celle du migrant. Du réfugié.

Vous êtes électricien, employé de bureau, coiffeur, paysan, médecin ou chômeur. Vous vivez dans la Creuse, le Gers, la Marne ou le Pas-de-Calais. Au cimetière du coin, il y a vos ancêtres. Près de chez vous, une famille, des amis. Vous parlez la langue de ce pays. Tout le monde vous comprend. Vous comprenez les autres sans effort.

Mais une crise féroce s’abat sur votre pays. Pire : c’est la guerre. Non seulement l’économie va mal mais votre vie est en danger. Vous n’avez plus rien à manger, plus d’argent pour faire vivre votre famille. Vous tenez bon. Vous aimez votre pays, votre village, votre vie : ça va s’arranger.

Mais les bombes pleuvent. Vous connaissez des gens qui ont été tués. Vous savez que vous représentez une cible potentielle. La peur devient un membre de votre famille. Vous avez faim. Vous êtes terrorisé par une violence qui vous dépasse et contre laquelle vous ne pouvez rien. Vous n’êtes pas armé pour lui résister.

A quelques milliers de kilomètres de chez vous, une partie de la planète n’est pas en guerre. Vous pourriez vous y mettre à l’abri ? Mais tout quitter ? Votre pays, votre ville, la terre sur laquelle votre famille a grandi. Et avec quel espoir de retour ?

Quel espoir tout court ?

Celui de survivre. D’offrir à vos enfants un peu de répit pour grandir. Un peu de nourriture dans l’assiette.

Vous tentez le coup ? Attention : ce n’est pas Koh Lanta… Pas de caméras, d’histoire écrite à l’avance. C’est la réalité pure et dure. Pas la moindre « aventure » à l’horizon. Rien que l’exode. Se mettre sur la route, sur la mer, et fuir.

Cela vous a pris cinq minutes mais déjà vous préférez penser à autre chose. Pas vrai ? Vous, jamais vous ne quitteriez votre pays. Vous préféreriez mourir les armes à la main pour le défendre.  C’est beau. Courageux. Héroïque. Et facile. Car vous vivez dans la Creuse, la Marne, le Gers ou le Pas-de-Calais. Et votre imagination refuse de rester coincée plus de 5 minutes dans la tête d’un migrant syrien, érythréen ou sénégalais.

Pourtant vous aimez bien la Méditerranée. Même l’autre côté. Pour les vacances. En Casamance.  Sur les plages de Bodrum ou d’Assinie. Et vous y êtes toujours tellement épaté : « Les gens sont tellement gentils ! Et accueillants! Ils n’ont pas grand chose mais ils offrent toujours quelque chose à boire ».

La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. C’est un fait. Mais elle ne peut pas faire comme si cette misère n’était pas son problème.

Ou alors il va très vite falloir mettre des ouvriers au travail. Pour construire un mur bien haut le long du littoral méditerranéen. Et hop ! Derrière, les migrants. Hors de notre vue. Souvenez-vous. Le Mexique avait eu cette idée géniale en 1982 lors de la coupe du monde de football. Des palissades pour cacher les favellas. Des pubs dessus pour les rendre encore plus  glamour et le tour était joué.

Fermez les yeux.  A force de voir un mur devant eux, les migrants finiront bien par se lasser. Qui sait : ceux qui survivront aux naufrages reprendront peut-être le bateau en sens inverse ?

Sinon, vous pouvez essayer autre chose. Un truc typiquement français. Du genre qu’on verrait bien gravé au frontispice des mairies. La fraternité.

Durant la dernière guerre mondiale, certains Français l’avait appliqué comme ça, sans se poser de question. Par simple humanité. Parce qu’on ne laisse pas des enfants, des femmes et des hommes errer sur les chemins quand on peut leur donner à boire et un endroit pour se reposer.

Pourquoi pas cette fois ?

Voici quelques initiatives qui donnent des idées :

>>L’association indépendante française Singa tente de mettre en place un système d’accueil des réfugiés dans des familles françaises.

>> Le Service Jésuite des réfugiés proposent la formule « Welcome » qui permet d’accueillir un réfugié chez soi pendant un temps donné. Pour y participer, contacter Marcela Villalobos par mail : marcela.jrsfrance@gmail.com ou JRS France, 14 rue d’Assas, 75006 Paris.

 

Et pourtant il faisait beau…

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Dimanche 11 janvier 2015. Pas sortie de chez moi. A la télévision, sur les réseaux sociaux, tout le monde marche. Tout le monde ? Pas moi. Et quelques autres. La gorge serrée, la boule au ventre, la rage au cœur.

Pourquoi ne pas rejoindre les rangs de ces citoyens qui défilent pour la liberté, la démocratie, les valeurs républicaines ? Sûrement pas parce que je rejette ces idées. Evidemment pas. Alors quoi ?
C’est un sentiment très profond. Viscéral. Dur à expliquer. L’impression d’être un pion sur un vaste échiquier géopolitique. D’être tiré par les larmes jusqu’aux lieux de rassemblement. De ne même plus être responsable de mes émotions. Les voici prises en charge, servies sur un plateau, prêtes à « liker ».
Trois jours durant, de mercredi à vendredi, j’ai fait mon job de journaliste derrière l’écran de mon ordinateur. Pour le site internet du journal pour lequel je travaille, j’ai « traité » le massacre de Charlie Hebdo, la traque des frères Kouachi jusque dans un quartier voisin de celui où je réside, la fusillade de Montrouge, la prise d’otage de Dammartin-en-Goële puis celle de l’hypercacher.
Comme mes collègues, j’ai vécu beaucoup de ces événements par autres médias interposés. Et pourtant à un niveau de stress très élevé.
Samedi matin, au réveil, après 3 jours de cauchemar, j’ai réalisé. Tous ces gens sont morts. Les journalistes de Charlie Hebdo avec lesquels la rencontre restera une occasion manquée, les policiers de la rue Appert et de Montrouge, les simples salariés de l’hebdo, les clients du supermarché de la porte de Vincennes.
Ils sont morts pourquoi ? Parce que trois connards, incultes et embrigadés, se sont mis en tête de détruire des symboles : la liberté d’expression, de culte, de vivre tout simplement. Pour tous ces morts innocents, il aurait fallu marcher. Mais au lieu de battre le pavé, je préfère penser à eux, toute seule, dans mon coin. Sincèrement. Comme on pense à ses grands-parents enterrés dans un lointain cimetière. Point n’est besoin d’aller se recueillir sur un morceau de marbre pour communier avec les morts. Point n’est besoin de défiler derrière des élus arborant l’écharpe tricolore pour dire le refus de la barbarie, de l’obscurantisme, de la loi du plus fort.
Mercredi soir, alors que le sang de Cabu, Charb, Wolinski et Tignous inondait encore la salle de rédaction de Charlie Hebdo, je suis allée rejoindre une foule rassemblée sans arrière pensée devant l’hôtel de ville de Reims. Ce dimanche, ces mêmes personnes, si elles ont battu le pavé, ont été instrumentalisées. Et je ne voulais pas en faire partie.
Au nom de la défense de la liberté, je ne me voyais pas servir à faire remonter la cote de popularité de François Hollande. Ni soutenir implicitement Marine Le Pen qui demande le retour de la peine de mort. Ni mettre mes pas dans ceux de Nicolas Sarkozy, l’homme qui a créé des communautés pour les dresser les unes contre les autres. Ni défiler comme Manuel Valls qui enferme des familles avec enfants dans des centres de rétention. Ni accepter qu’à Paris des chefs d’états les moins tolérants du monde bombent le torse en tête de cortège. Ni tolérer que, dans mon environnement le plus proche, ceux qui exercent toutes sortes de pressions sur nos journaux de province se transforment, par la magie du ‪#‎jesuischarlie‬, en défenseurs de la liberté de la presse.
Halte à la désinformation, à l’angélisme et au discours convenu ! Défilons pour la liberté, ok, mais surtout utilisons-là. Dans notre vie, notre métier. Lisons, instruisons-nous, éveillons nos consciences. Pas en regardant BFM et ses semblables. Redonnons du sens à la presse. Même celle qui parle des lotos et des concours de belote…
Et à propos de liberté, n’oublions pas celle du culte. Ou plutôt du « non-culte ». A force de caresser chaque religion dans le sens du poil au nom du respect de l’autre, on finit par oublier que nous sommes un pays laïc. Cela ne signifie pas empêcher tout un chacun d’avoir ses croyances mais par pitié, qu’elles restent personnelles et privées. Osons dire : je ne crois pas en dieu mais cela ne me gène pas que vous vénériez Allah, Jésus ou Vishnou… Faisons exploser les discours communautaristes.
Etre libre, c’est un bien commun à notre humanité et quelque chose de très intime, aussi. Ce dimanche, j’ai fait valoir ce droit à la liberté individuelle. Cela me sera peut-être reproché. Je le regretterai peut-être, un jour. Demain, à l’unisson, j’entendrai parler de ce jour historique où je suis restée dans mon canapé. Tant pis. Tant mieux. Le débat sera ouvert !

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